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Février 2011 
Nous sommes tous des moutons noirs
Auteur : Anne-Catherine Menétrey-Savary

Au soir de sa pseudo-landsgemeinde victimaire, l'UDC a déclaré qu'il n'y avait plus désormais que deux partis en Suisse: elle, contre tous les autres. Cette proclamation est exemplaire d'une dérive totalitaire: manichéisme et simplification. Elle exprime la haine de la complexité, de la nuance, de la tolérance et du débat. Nous avons raison contre tous, disent les populistes, mais avec le peuple souverain, que nous sommes seuls à entendre et à comprendre. Le succès politique de l'UDC est totalitaire en ce sens qu'il tend à l'hégémonie, même si arithmétiquement, il en est loin. Plus des deux-tiers des citoyens suisses ne votent pas pour l'UDC, ce qui ne l'empêche pas de se prétendre leur unique représentante légitime. Son dernier slogan: «Les Suisses votent UDC!» montre que ce parti a l'art de prendre une partie pour le tout. Quand il parle de l'islam ou de «l'islamisation de la Suisse», c'est une affirmation générique, qui ne s'encombre pas des particularités du pays, au nom duquel, pourtant, il parle. Il a vocation à détenir la vérité, ce qui, on dirait, le dispense d'argumenter. Le dénigrement de l'adversaire lui tient lieu de pensée. Dans un livre récent consacré à Oskar Freysinger, l'éditeur Slobodan Despot en donne un exemple frappant: si Oskar triomphe, c'est que les autres sont nuls: ses adversaires font preuve face à lui d'une «stupeur bégayante»! La classe politique est «exsangue»; la gauche est «tiède» et «vide». Lorsqu'il était conseiller fédéral, Christoph Blocher n'a jamais fait autre chose que de vilipender ses adversaires, la classe politique dans son ensemble et plus spécialement les juges.

Cette forme de totalitarisme se distingue pourtant du fascisme ou du nazisme parce qu'il n'est pas visionnaire: l'UDC ne cherche pas à fournir au peuple des moyens pour vivre mieux. Elle prétend lui offrir des armes pour assurer sa sécurité dans un monde confiné. Elle se positionne dans le repli, la fermeture et le refus de l'autre. Tout ce qui pourrait amener de l'altérité: la culture, le non conformisme, la marginalité, la folie, la maladie, la rébellion, fait pour elle partie du monde de l'abus, donc de la menace: faux réfugiés, faux invalides, faux chômeurs, mais vrais profiteurs!

La dictature est une chose éphémère. Un état de société où l'on ne peut pas exprimer ses pensées, où des enfants dénoncent leurs parents à la police (ndlr: c'est ce que l'UDC voudrait faire à propos des étrangers qui sont en situation irrégulière et dont les enfants sont scolarisés), un tel état de société ne peut pas durer longtemps.
Winston Churchill

Le problème est que cette tendance, partout en Europe, est en train de se rendre respectable. Même le néofasciste italien Gianfranco Fini a réussi à recycler son parti en un mouvement fréquentable. Au Danemark, en Suède, aux Pays-Bas, en Suisse, les populistes ont fait entrer le racisme et la xénophobie dans le politiquement correct, en instrumentalisant les valeurs unanimement reconnues dans notre société. Ainsi l'islamophobie s'adosse aux principes de l'égalité entre hommes et femmes, de l'Etat de droit, de l'intégration sociale, de la laïcité et en même temps du christianisme. Or ces références ne servent qu'à condamner, en vrac, le voile islamique, la charia, le communautarisme, la différence ou la délinquance. Parallèlement, aucun effort n'est fait pour la mise en œuvre de ces valeurs à l'intérieur de la société suisse, où, selon la conception de l'UDC, la femme doit de préférence rester à la maison, où la Constitution et les conventions internationales sont quantités négligeables face aux désirs du peuple souverain, où l'intégration devient un impératif catégorique de soumission à la culture dominante et aux exigences de l'économie de marché.

Mais l'UDC n'est pas la seule responsable des dérives totalitaires dans notre société, bien qu'elle y contribue. Ses succès tétanisent à ce point les partis bourgeois, qu'ils n'en finissent plus de plier l'échine devant le bulldozer populiste. Le processus législatif qui a présidé à l'élaboration de la loi sur l'asile et de la loi sur les étrangers (LAsi, LEtr) en est un bon exemple. Alors aux commandes à la tête du département de justice et police, Christoph Blocher a eu beau jeu de prétendre que tous les durcissements proposés ne procédaient pas de sa volonté à lui, mais des autorités cantonales, des motions acceptées par le parlement fédéral, des majorités obtenues avec constance aussi bien au Conseil des Etats qu'au Conseil national et enfin du Conseil fédéral lui-même. Nous sommes en train de devenir une société manipulée. Au soir de la votation sur l'initiative pour le renvoi automatique des étrangers criminels, les médias ont osé parler du triomphe de l'UDC (53% des votants, vous parlez d'un triomphe!), et tous ont fait état de l'existence incontestée d'un problème dans la population que l'UDC avait su percevoir, de cette peur réelle qu'il était juste de prendre en compte. Mais cette peur «réelle» n'a-t-elle pas été créée à coups de messages simplistes, d'images terrifiantes, de faux sondages, de chiffres truqués, tout l'arsenal d'un régime devenant totalitaire?

La politique migratoire n'est pas le seul exemple. L'obsession sécuritaire a déjà profondément perverti notre ordre juridique, des fichiers de police à la répression pénale, en passant par le démantèlement de la solidarité sociale. Nous vivons sous l'œil des caméras de vidéosurveillance, ce qui, de notoriété générale, sert davantage à rassurer la population qu'à lutter contre la criminalité. 200'000 personnes figurent déjà dans le fichier ISIS du Service de renseignement de la confédération (SRC), dont de pacifiques organisateurs de manifestations publiques. Des fans de foot au Black Block, des députés bâlois d'origine kurde aux donateurs d'organisations pro-palestiniennes ou à des étudiants juifs, tous sont fichés comme des terroristes en puissance. ça, c'est la répression «soft», qui s'exerce moins par la vertu d'une volonté implacable de tenir le peuple sous la dictature de l'Etat que par l'effet d'une maniaquerie imbécile et négligente. La répression pénale, elle, s'exerce de plus en plus durement. N'oublions pas qu'avant de nous faire voter sur les minarets et l'expulsion des étrangers, l'UDC avait déjà réussi à introduire dans le code pénal l'internement à vie des délinquants dangereux, sans espoir de libération, en violation de la CEDH, faisant de la Suisse une société d'exclusion.

Les nouvelles formes de répression pénale ont fait voler en éclat ce qui constituait auparavant une sorte de contrat social: pour tel délit, telle sanction. Tu transgresses la loi, tu paies ta dette à la société, tu essaies de te racheter et en contrepartie, la société t'aide à te réinsérer. Avec les mesures d'internement, on est dans une tout autre logique. Enfermé pour une durée indéterminée, l'auteur d'un délit n'est plus en situation de se construire un avenir, ni même de l'imaginer. Il est puni non pas pour ce qu'il a fait, mais pour ce qu'il pourrait faire dans l'avenir. Condamné à quelques mois de prison, mais enfermé pendant des années, il est dépossédé de son destin, livré à l'arbitraire du pouvoir. Et s'il se rebelle par des actes d'insoumission, en mettant le feu à sa cellule ou en s'engageant dans une grève de la faim, il est soumis à la violence de l'institution, il subit l'isolement et la mort, comme Skander Vogt à Bochuz en mars dernier, ou l'injonction à l'alimentation forcée, comme Bernard Rappaz, dans un bras de fer inédit entre le pouvoir politique, le pouvoir juridique et l'institution sanitaire.

Dérives totalitaires… Il faudrait encore évoquer celles de l'économie, ou, pour parler plus vrai, celles du capitalisme mondialisé. Au XXe siècle, peut-être même jusqu'à la chute du mur de Berlin en 1989, on pouvait avoir l'impression que le capitalisme était surmontable et qu'il était possible de construire une société plus juste, solidaire, non bureaucratique. On pouvait croire à un affrontement entre classes sociales, entre des entités humaines capables de volonté, voire d'utopies. Aujourd'hui, l'économie n'est plus entre les mains d'une classe de patrons, de dirigeants, de propriétaires, d'entrepreneurs auxquels s'opposent les travailleurs salariés. Elle est totalitaire en ce sens qu'elle est un système. Nous vivons sous la dictature des banques, peut-être même pas des banquiers. «Too big to fail», c'est la métaphore du piège qui nous enferme: celle qui légitime les Etats à engloutir des milliards d'argent public pour renflouer les banques, puis à produire des plans d'austérité pour éponger la dette, au détriment des plus vulnérables. Non pas par perversion, non pas par conviction, non pas en raison d'un sombre complot capitaliste, mais juste parce que l'effondrement d'une banque représenterait l'effondrement de toute l'économie, donc aussi celle des plus pauvres.

Dès le début, les expériences soviétique, nazie et fasciste ont eu comme principal déterminant une conception d'un Etat absolu hors duquel aucune activité ne peut exister sans qu'elle soit intégrée et dominée.
Calvin B. Hoover (1937)

S'échapper? Oui! Mais comment? Nous ne sommes pas en dictature. Nous ne pouvons pas désigner un tyran à abattre. Nous nous sommes, de notre plein gré, plongés dans la complexité du monde, et nous détestons les simplifications abusives. Alors que peut-on faire? Personne n'a la solution. Mais il existe quelques lueurs… Une piste nous est indiquée là où se pratique la résistance et la désobéissance civile, comme les mettent en œuvre les groupes d'appui aux migrants, qui travaillent avec une générosité et une efficacité remarquables. C'est vrai aussi pour les réseaux des objecteurs de croissance, qui s'emploient à construire une société plus conviviale, une économie sociale et solidaire, libérée de l'aliénation consumériste.

Bien que contestée, mais de beaucoup plus grande portée, on peut voir dans l'opération Wikileaks un formidable renversement du monopole de l'information, et donc du pouvoir, détenu par les Etats, particulièrement du plus puissant d'entre eux, les Etats-Unis. Comme le constate Umberto Ecco dans un article paru dans Le Temps (16.12.2010), le mariage entre les nouvelles technologies de la communication et l'idéologie sécuritaire a permis de maintenir la population entière sous une surveillance constante. Mais «lorsque l'on démontre, comme ça arrive maintenant, que même les cryptes des secrets du pouvoir ne peuvent échapper au contrôle d'un hacker, le rapport de contrôle cesse d'être unidimensionnel et devient circulaire». C'est potentiellement tellement subversif que des ministres ou des chefs d'Etat n'hésitent pas à proclamer que la transparence absolue est une forme de terrorisme, et qu'ils songent à faire disparaître le fautif par tous les moyens. Mais ceci justifie-t-il cela? Le viol des secrets d'Etat (qui n'en sont d'ailleurs pas, puisque, comme le remarque Umberto Ecco, ils sont «vides», car puisés dans les médias) est-il une juste vengeance qui nous console du Big Brother qui nous épie? Difficile question…

«Notre situation se situe à l'exact opposé de celle qui prévalait au début du vingtième siècle, écrit le philosophe Slavoj Zizek (Le Monde diplomatique / Le Courrier, 20.11.2010), quand la gauche savait exactement ce qu'elle devait faire, mais devait attendre patiemment le moment propice pour passer à l'acte. Aujourd'hui, nous ne savons pas ce que nous devons faire, mais nous devons agir tout de suite, car notre inertie pourrait bientôt produire des conséquences désastreuses.»

Anne-Catherine Menétrey-Savary

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