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Février 2011    [51] °
Rhétorique et dérives totalitaires en Suisse
Auteur : Denis Müller

Ce qui se passe en Côte d'Ivoire, en Tunisie et Egypte vient nous rappeler fort opportunément que la démocratie n'est pas un jouet dont les tenants du pouvoir pourraient se servir à bien plaire. Tôt ou tard, les erreurs, les injustices ou les abus de pouvoir se paient cash. Bafouer le suffrage universel, on le voit à Abidjan, revient à nier la démocratie comme telle, avec ce qu'elle implique d'alternance et donc aussi de débat politique ouvert et d'opinion publique structurée. Reconnaître qu'on a donné l'ordre de tirer à balles réelles sur son propre peuple, comme l'a fait le président en fuite de la Tunisie, par un aveu rétroactif inouï, au moment même où il espérait encore retourner son opinion publique en sa faveur, c'est saper les bases non seulement de son propre pouvoir, mais, plus fondamentalement, de la légitimité même de tout pouvoir. En Arizona également, l'attentat contre la députée démocrate Gabrielle Giffords et contre ses auditeurs, même si on ne peut pas dire qu'il ait été directement causé par le Tea Party ou par la rhétorique de Sarah Palin, a bel et bien résulté d'une attitude politicienne inspirée par la haine et par le mépris. Désigner l'adversaire comme une cible, fût-ce dans un sens imagé, c'est déjà insinuer que l'ensemble de la vie politique est un combat à mort.

En Suisse, il faut bien en convenir, nous n'en sommes pas encore là, du moins au niveau de la violence effective entre les partis et les groupes politiques. La manière dont se déroule la vie démocratique helvétique ne permet pas de dire sérieusement que la Suisse n'est pas ou n'est plus un pays démocratique. Comparé à la situation mondiale, on peut même dire que notre pays demeure un exemple de «démocratie-témoin» (selon une expression classique et ancienne d'André Siegfried). Inutile, donc, de nous auto-flageller!

Certes! Mais cette remarque ne doit pas nous inciter à noyer le poisson. Le fait que la Suisse présente tous les signes formels d'une vie démocratique «en ordre» ne justifie en rien non plus, de l'autre côté, la moindre autosatisfaction, car une telle attitude conduirait à s'aveugler et à perdre de vue les véritables enjeux de la démocratie.

Loin de moi l'idée suffisante et arrogante de prétendre que les partis dont je me sens proche (à gauche) ou ceux que je considère comme fréquentables (au centre et dans la droite libérale) détiendraient une sorte de monopole de la bonne et de la vraie démocratie, et que d'autres, dans la droite dure, ne seraient pas légitimés a priori à revendiquer le label démocratique et à cueillir le fruit de leurs succès électoraux ou stratégiques. En clair, je ne conteste pas la légitimité démocratique principielle de l'UDC, de ses électeurs ou des citoyens qui, au coup par coup, suivent les mots d'ordre de ce parti. Je ne dis pas que ce parti ait des visées totalitaires ou qu'il entende prendre le pouvoir par la force.

Par contre, je m'interroge sur le type de discours, de propagande, d'attitude et de projet politique que ce parti a développé, avec un indéniable succès, depuis plusieurs années.

Sur plusieurs points, nous devons faire preuve ici d'une vigilance démocratique et éthique particulière:

– L'UDC nourrit une méfiance systématique contre l'appareil étatique, ses institutions et ses agents. Cette critique démagogique constitue un fonds de commerce très efficace, mais qui aurait vite fait de se retourner le jour où l'UDC occuperait le cœur du dispositif étatique. Un « moins d'Etat » total et systématique ne marche que de l'extérieur, on n'a jamais vu qu'il devienne le mot d'ordre des gouvernants une fois qu'ils sont aux affaires.

– L'UDC propose une vision étriquée et frileuse de la Suisse, sous le couvert fallacieux, d'ailleurs, d'en appeler à la fierté nationale. Or seule une Suisse dynamique, ouverte et inventive – y compris dans le domaine politique, culturel et scientifique – peut affronter les défis à venir. Quoi qu'on puisse penser de l'opportunité d'entrer un jour dans l'Union européenne, on ne peut pas promouvoir une Suisse crédible hors de son insertion européenne proactive!

– L'UDC entretient une vision négative et menaçante des nations, des peuples et des personnes en dehors de la Suisse. Cette xénophobie idéologique traversante découle évidemment de la vision étriquée de la Suisse mentionnée au point précédent.

– Enfin, l'UDC me paraît tenir un double langage au sujet de la démocratie. Les succès politiques de l'UDC sont présentés comme des tests démocratiques, prouvant la mauvaise foi des autres partis; mais en même temps, tout le discours de l'UDC tend à soupçonner une démocratie vraiment libérale et ouverte de n'être en définitive qu'une idéologie hostile à l'identité helvétique et à la réelle volonté des Suisses. De ce point de vue, la rhétorique de l'UDC fonctionne la plupart du temps exactement sur le même modèle que celui des partis d'extrême droite en France, en Belgique, aux Pays-Bas ou en Italie: elle diabolise le «cosmopolitisme» de l'autre, afin de mieux flatter le chauvinisme narcissique d'un électeur apeuré.

Si, dans les années à venir, l'UDC devait confirmer et systématiser son dogmatisme et son intransigeance, et si par malheur les électeurs devaient lui donner les moyens de devenir non seulement le premier parti, mais la véritable majorité à l'œuvre dans ce pays, on pourra commencer à parler alors d'une vraie dérive totalitaire. Or une telle dérive cesse d'être une simple dérive quand ceux qui s'y adonnent détiennent les leviers du pouvoir et mettent en pratique leur idéologie et leur rhétorique. Ici encore, la crise toute récente survenue en Tunisie pourrait nous servir d'avertissement à distance. Le régime de Ben Ali, après être apparu comme le garant d'une possible alternance (notamment par la limitation initiale du nombre de mandats présidentiels) et d'une résistance à la menace des Barbus, a fini par se transformer lui-même en un système réellement et effectivement totalitaire. Le goût naturel et ancestral du Pouvoir est ainsi fait qu'une fois établi dans l'illusion et dans la jouissance de sa propre pérennité, chaque gouvernant peut sans peine renier ses principes, dès lors qu'ils ne sont pas garantis par un ordre constitutionnel et démocratique extérieur à lui. On mesurera donc aussi la sincérité démocratique de l'UDC à sa capacité de mettre en place, avec les autres courants d'opinion du pays, des garde-fous contre sa propre volonté de pouvoir.

Denis Mûller
Professeur d'éthique aux Universités de Genève et de Lausanne
http://www.unige.ch/theologie/faculte/collaborateurs/ethique/muller.html
http://www.reforme.net/blog/Denis-Muller
http://herosfoot.typepad.com/my_weblog/

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