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Décembre 2010 
Religion: une servitude de l'esprit ?
Auteur : François Iselin
« Nombreux sont ceux qui confondent
mysticisme et spiritualité, et qui croient
que l'homme ne peut que ramper, si la
religion ne le soulève ».

André Gide (Journal 1889-1939, 1933)


Enfants, l'expérience d'une pratique religieuse, quelle qu'elle soit, fascine. Silence et recueillement dans les lieux de culte, solennité et splendeur de leur architecture, magie des musiques sacrées, décor fastueux, ensorcellement de ses rites et de ses mystères, nous voilà baignant dans une extase qu'on dit être la Grâce. Les religions, de tout temps, ont inspiré les œuvres d'art les plus grandioses, splendides et impérissables. Quelles ressources auraient les agences touristiques et autres marchands d'art sacré si le monde était dépourvu des merveilles architecturales, picturales ou musicales des cultures religieuses ?

Le temps passe et l'adolescent qui croyait que la foi en un dieu était la voie du salut des humains, s'interroge. Il déchante et maudit ces caricatures de démiurges qu'il croyait être miséricordieux. C'est qu'en leur nom, des adultes affament, torturent et massacrent leurs semblables. Il découvre alors qu'au nom de la foi, l'humanité mystique a commis et commet autant d'horreurs que de merveilles.

Ses dévots exaltaient la fureur des Croisés, des Conquistadors, des inquisiteurs, tortionnaires, bourreaux et autres terroristes attitrés des états religieux, tels ces pilotes partant immoler les «enfants de dieu», de Guernica, Hiroshima, Berlin, New-York, Beyrouth ou de Gaza… Lorsqu'au dégoût de ces violations du droit à l'existence s'ajoutent les mutilations de jeunes filles, les viols d'enfants, le calvaire de femmes forcées d'enfanter contre leur gré, le croyant d'alors rejette, non plus seulement la religion, mais, du même coup, la spiritualité profane qui lui fut associée. Il devient matérialiste, cynique et désemparé face aux souffrances de la vie et à l'imminence de la mort.

Adultes, les religions nous apparaissent alors dans toute leur ambiguïté. Capables du pire et du meilleur, elles se sont approprié de notre soif d'absolu, dont elles se prétendent les défenseurs pour asseoir leur pouvoir et accroître la fortune de ces multinationales de la foi.

Alors, la tentation est grande de jeter le diable dans les bénitiers de l'histoire pour préserver les peuples de ces mortels opiums. Et nous voilà privés de la magie des mystères, des doutes salutaires et des folles espérances, plongés dans cette autre voie illusoire qu'est le matérialisme stérile. Finis les mystères du monde et des êtres qui l'habitent puisque l'homme, dieu-profane, croit pouvoir singer la nature et manipuler le vivant. Mais il n'accomplit ces prétendus progrès qu'en dépouillant les ressources de sa terre et l'héritage mystique de ses ancêtres.

Plus que les mosquées et les minarets algériens ou syriens, ce qui m'a séduit ce n'est pas l'islam, mais ceux et celles qui – croyants ou non – vivent sous leur ombre. Acquis de l'islam ou acquis de peuples libres qui les ont conçus? En tout cas «Partout où la victoire a porté l'islam, les populations indigènes n'ont été ni massacrées ni converties de force […] Malgré les menaces du Coran, les vaincus furent souvent traités avec indulgence, même avec égards […] Mais lorsque les Croisés prirent Jérusalem en 1099, ils massacrèrent tous les musulmans et brûlèrent vifs les juifs: 70'000 personnes, dit-on, furent ainsi exterminées en moins de huit jours pour attester la supériorité morale du christianisme» (Salomon Reinach, «0rpheus, Histoire générale des religions», Paris, 1909).

Cette rage de massacres et de destructions des mâles, au nom d'un dieu charitable, s'est répétée, plus terrible encore, au cours des siècles. Après la conquête de la catholique Espagne, la population amérindienne est passée de 80 millions d'habitants au XVIe siècle à 12 millions cent ans plus tard. Les deux guerres mondiales, déclenchées par les états chrétiens – y compris le «christianisme positif» nazi –, ont fait à elles seules plus de 80 millions de morts. La Seconde Guerre mondiale (1939-45) en a occasionné quatre fois plus que la précédente et pour la première fois dans l‘histoire, le nombre de victimes civiles a été de loin supérieur à celui des militaires. Quant aux guerres d'Irak ou d'Afghanistan, elles ne sont que le prolongement de ces sales guerres de religions, quelle que soit l'obédience qui les ait déclarées.

A l'instar de la force de travail humaine, exploitée par quelques-uns, de détenteurs des outils de production, celle de la pensée par une minorité de dominants regroupés dans l'état et imposant leur idéologie, la spiritualité de chacun serait-elle soumise au pouvoir d'une chapelle dominante à travers le mysticisme? Les emprises patronales, étatiques et religieuses, émaneraient-elles du même instinct de domination et de lucre d'une poignée d'hommes avides de pouvoir et d'avoirs?

Salomon Reinach qui définit la religion comme «Un ensemble de scrupules qui font obstacle au libre exercice de nos facultés» écrivait il y a un siècle: «L'on peut croire que le XXe siècle ne manquera pas d'encourager des études qui se proposent non seulement d'élever et d'instruire, mais de libérer l'esprit humain» (Op. cit.). Et Victor Hugo: «Savoir, penser, rêver. Tout est là» (Les rayons et les ombres, 1840). On en est loin: savoir, penser, d'accord, … «faut pas rêver»



«Nous avons juste assez de religion pour nous haïr, mais pas assez pour nous aimer».

Jonathan Swift


«Ne faites point violence aux hommes à cause de leur foi».

Le Coran, II, 257

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