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Août 2010 °
Du pillage à l’échange
Auteur : Jean-Claude Huot


Pour les besoins de cet article on assimilera le néolibéralisme à la chrématistique (définition) et son alternative à une économie bien comprise, qui serait, par définition, sociale et solidaire. On verra alors que la chrématistique est au cœur du système économique actuel, mais que son efficacité pour garantir la sécurité alimentaire humaine est proche de zéro. Pourtant l'alternative existe.

La différenciation entre chrématistique et économie a été faite par Aristote. Le philosophe antique distinguait ainsi la partie de l'économie qui s'intéresse aux richesses et à leur production et celle qui traite de la production et de la distribution des biens au service de la maisonnée humaine. Comme le relève le sociologue Michel Freitag d'origine chaux-de-fonnière, cette distinction est pertinente, tant les crises environnementales, alimentaires et financières qui secouent la planète montrent les limites du système actuel.

Le succès est possible

Dans la coopération au développement, nous sommes depuis longtemps confrontés aux grands propriétaires fonciers. En Colombie par exemple les indigènes se battent contre eux pour récupérer la terre qui leur revient. Cette lutte est dure et passe souvent par des assassinats généralement impunis. Mais le succès est possible. Dans une vallée qui domine Popayán au sud-ouest du pays, la terre a été reprise par étape en 15 ans. Sur place, les indigènes m'ont expliqué qu'ils ont d'abord arborisé les rives de la rivière arrosant la ville. Puis ils ont transformé plusieurs zones en pâturages boisés tout en maintenant la propriété collective de la terre. Dans les montagnes colombiennes, on y plante des arbustes de la famille des légumineuses afin de fixer l'azote dans le sol et redonner vie à la terre, Il est ensuite possible de cultiver du maïs, des carottes et des courgettes. C'est ainsi que les indigènes expérimentent une gestion durable des ressources productives au service de la communauté.

L'accaparement des terres

Avant la crise financière de 2008, les pages financières des journaux encourageaient les investisseurs à miser sur les matières premières, notamment agricoles. Des doutes sur le volume des récoltes, l'augmentation de la part de céréales dédiées au fourrage et aux agrocarburants et l'anticipation de la hausse des prix ont joué à plein. Les prix des céréales ont effectivement fortement augmenté et le nombre de personnes souffrant de la faim a dépassé le milliard de personne en 2009. Un record!

Face à cette crise financière et alimentaire, des pays comme l'Arabie Saoudite, la Corée du Sud ou le Japon et des entreprises de tout continent se sont mis à acheter ou à louer d'énormes surfaces de terre au Soudan, en Ethiopie ou à Madagascar pour y produire de manière industrielle des céréales destinées exclusivement à l'exportation. Or, les pays qui bradent ainsi leur terre sont parmi les plus pauvres de la planète. Entre 20 et 40% de leur population est sous-alimentée. Leur gouvernement espère un transfert de technologie et une revalorisation de surfaces agricoles. Mais ils oublient que des personnes vivent de ces terres. A Madagascar, la tentative d'une entreprise sud-coréenne de louer la moitié des terres arables de l'île a contribué à la chute du président Ravolamanana en mars 2009. Au Sierra Leona, les 120'000 hectares loués par l'entreprise genevoise Addax Bionergie pour produire des agrocarburants suscitent de fortes oppositions: 17'000 personnes devraient être déplacées contre 4000 postes de travail, en majorité saisonniers. Le nombre de familles qui perdront leur culture de riz, manioc et légumes sera considérable. La chrématistique s'est imposée.

L'alternative existe

Un des partenaires philippins d'Action de Carême a bien compris que l'avenir de l'agriculture appartient à la petite paysannerie bio et non à l'agro-industrie. Ce réseau appelé Masipag permet aux paysans de contrôler eux-mêmes l'ensemble du cycle de production et de distribution des céréales produites. Refus du maïs transgénique de Monsanto, développement autonome de nouvelles semences de riz, culture biologique et bien sûr contrôle de la terre et des canaux de distribution. Le résultat est là, mesurable. En 20 ans de travail, les 35'000 familles affiliées produisent plus, ont de meilleurs revenus et vivent mieux que les familles continuant de cultiver avec les méthodes usuelles. C'est la supériorité de l'économie sur la chrématistique.

Le système économique mondial dominant est de l'ordre de la chrématistique. Mais j'observe, par mon travail à Action de Carême, que de nombreuses communautés, organisations, réseaux se lèvent pour bâtir une mondialisation qui permette une gestion raisonnée des ressources servant au développement de l'humanité. D'autres font ce même constat ailleurs. Autrement dit, il est possible de passer du pillage à l'échange solidaire. Reste à faire de ces expériences locales une alternative politique crédible.


Pour en savoir plus:

-    Michel Freitag, L'impasse de la globalisation, entretien avec Patrick Ernst, Ecosociété, Montréal 2008
-    Repères 1/2010, L'accaparement des terres, Pain pour le Prochain et Action de Carême, commande au 021 617 88 81 ou adc@fastenopfer.ch
-    Symposium: droits humains et entreprises, questionnement sur la responsabilité sociale des entreprises à partir d'un exemple d'accaparement de terres, 18 octobre 2010, Centre international des conférences de Genève (www.droitalimentation.ch/symposium ).

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