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Avril 2010 
Production et procréation
Auteur : François Iselin

« Et pourquoi la procréation? Parce qu'elle est tout ce qu'un mortel peut obtenir d'éternité et d'immortalité. »
Platon, Le banquet

« La surpopulation est donc dans l'intérêt de la bourgeoisie, et celle-ci donne un bon conseil aux ouvriers [le contrôle des naissances], parce qu'elle sait qu'il est impossible de le suivre. »
Karl Marx, Travail, salaire et capital

L'accroissement continu des émissions de gaz à effet de serre (GES)1, la multiplication des dégâts et des menaces qui en résultent2, l'incapacité des États à mettre au pas les principaux émetteurs de ces gaz3, le refus du patronat mondialisé de concéder à la moindre ponction sur ses profits… Tout cela permet à ceux qui sont encore acquis au capitalisme de suggérer cyniquement que les millions de victimes d'une catastrophe écologique n'auraient que ce qu'elles méritent: elles étaient en surnombre!

Peu importe aux dominants que ces laissés pour compte soient pauvres, malades, affamés, menacés par le «changement climatique»: ils n'ont pas à mettre au monde autant de futurs condamnés. Haro donc sur cette «population excédentaire», celle qui n'enrichit pas l'oligarchie faute de pouvoir travailler et consommer. C'est d'elle que viendrait tout le mal et qui ne mérite que d'en subir les conséquences. Il ne serait donc plus question de stopper l'hypertrophie criminelle de la production, mais de juguler la procréation.

« On est trop », voici l'excuse qui sous-tend toute propagande xénophobe, raciste, identitaire: «On», qui est-ce? Des Juifs, des Arabes, des migrants? Cette imposture crée sournoisement les conditions qui rendent présentable une «non-assistance à personne en danger» de millions d'êtres humains fuyant guerres, pandémies, disettes, noyades ou, simplement l'angoisse, bien légitime, de ce qui leur arrivera sûrement tôt ou tard.

Alors, les beaux principes religieux, philanthropiques, humanitaires ou constitutionnels passent à la trappe. Les humains sont certes tous égaux, mais plus encore ceux qui le méritent. Alors bénis soient les pandémies, séismes, tsunamis, hécatombes de ces bouches à nourrir inutilement. Les catastrophes s'en chargeant pour le plus grand profit de ceux qui peuvent encore s'en protéger.

D'ailleurs ce «nettoyage démographique» existe depuis longtemps. Si les êtres humains étaient égaux face à la mort, nous ne serions pas 6,7 milliards, mais près d'une dizaine. C'est que l'espérance de vie moyenne des êtres humains à leur naissance varie entre 33 et 86 ans4! Les malheureux qui atteignent à peine l'âge du Christ ne sont-ils pas tous des victimes de ce sournois nettoyage ethnique?

Oui, nous sommes très nombreux!

Face à cette effroyable réalité, les bonnes volontés, humanitaires ou progressistes se rebiffent contre toute évidence. Non, disent-ils, si ceci, si cela… la Planète pourrait rassasier ses milliards d'habitants et plus encore5. Cet entêtement à ne pas vouloir admettre que le décuplement de la population mondiale en deux siècles et demi – soit pendant l'ère productiviste – pourrait avoir quelque conséquence sur ses conditions de vie est aussi dangereux que d'attribuer au surpeuplement tous les maux de la terre.

La pensée critique attribue, à juste titre, la cause de la catastrophe planétaire actuelle au productivisme. L'acharnement à exploiter de plus en plus de travailleurs et de ressources naturelles éphémères «pour quelques dollars de plus» n'est plus contestable. Mais ce même productivisme a non seulement encombré la terre de ses produits, mais a stimulé l'accroissement du nombre de ses producteurs-consommateurs. L'accumulation des profits par les dominants dépend de l'augmentation du nombre de ceux et celles qui les leur procurent à la sueur de leur front. Il est curieux que les théoriciens matérialistes dialectiques n'aient, à ma connaissance, pas fait le rapprochement entre productivisme et démographie. Ceci d'autant que Marx l'avait établi6: la croissance exponentielle de la production ne peut qu'aller de pair avec celle de la procréation. Le productivisme a engendré le procréationnisme.

En voici les raisons qu'il en donne, avec les termes désuets d'il y a plus d'un siècle et demi, certes, mais une lucidité incontestable:

  1. La privatisation des moyens de production ayant dépossédé la grande majorité des êtres humains de leurs ressources, de leurs droits et de leurs pouvoirs, «la classe ouvrière est dans l'impossibilité de prendre la résolution de ne pas faire d'enfants».
  2. Privée de tout autre «plaisir» que de produire et consommer, «sa situation fait au contraire du désir sexuel son plaisir principal et le développe exclusivement».
  3. Les dominants étant avides de force de travail, d'armées de réserve et autre chair à canon, «l'industrie moderne a instauré une prime à la mise au monde des enfants».
  4. Enfin, plus il y aura de chômeurs et moins le coût du travail prélevé sur les profits sera élevé: «Le but principal de la bourgeoisie envers l'ouvrier n'est-il pas, en général, d'avoir la marchandise-travail aussi bon marché que possible, ce qui n'est possible que si cette marchandise est la plus grande possible par rapport à la demande de celle-ci, c'est-à-dire s'il existe le plus de surpopulation possible.»

L'avantage de cette sinistre tricherie est que nous sommes maintenant plus nombreux à pouvoir changer le monde!


Références

1. Les émissions de CO2 dans le monde ont augmenté de 33,4% entre 1990 et 2006.
Effet de serre (Wikipédia)

2. La mortalité due aux catastrophes naturelles a augmenté de 60% entre les années 1980 et les années 2000.
Catastrophes (Wikipédia)

3. L'échec de la récente conférence de Copenhague sur le changement climatique, (7-18.12.2009) en apporte, hélas, une preuve supplémentaire.

4. Liste de l'espérance de vie par pays (Wikipédia)

5. «L'évolution des concentrations de gaz à effet de serre montre bien que celle-ci n'est pas essentiellement
[sic] liée à la croissance de la population, mais bien au mode de production», Daniel Tanuro et all. «Climat
et population: danger, diversion», Le soir, 9.12.2009.
www.solidarites.ch/journal/index.php3?action=2&id=4132&num=160&db_version=2

6. Karl Marx, «Travail, salaire et capital» (1849), Ed. en langues étrangères, Pékin 1970.
ou www.wikilivres.info/wiki/Le_Livre_du_salaire

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