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Février 2010    [56] °
Langues dociles, langues hostiles
Auteur : François Iselin

«La belle langue française est perdue […] Les inventeurs ont puisé dans le vocabulaire anglais leurs plus déplaisantes appellations; les maquignons pour leurs chevaux, les jockeys pour leurs courses, les philosophes pour leur philosophie, ont trouvé la langue française trop pauvre et se sont rejetés sur l'étranger! Et bien! tant mieux! qu'ils l'oublient!»
Jules Verne, Paris au XXe siècle, Hachette 1994, p.115


Que de langages différents ! Maternel, familier, étranger, naturel, universel… mais encore, combien traître peut être la langue que nous préférons! Celle docile qui nous parle et que l'on parle pour dire nos rêves, désirs ou douleurs. Et celle hostile, qui ment pour détruire.

Quelles nuances différencient la même expression «Lève-toi», «Stand-up!», «i Levántese!» lorsqu'elle est hurlée à un proscrit, beuglée au détenu, ou alors susurrée à un malade, comme «Prends ton lit et marche», ou dite tendrement à l'oreille d'êtres chers pour leur annoncer qu'un jour nouveau vient de poindre ?

Pour vous démontrer cette ambivalence des langues, permettez-moi de délier celle de ma vie !

Parlez-vous français ?

Comme la première personne rencontrée sur terre fut ma mère, qui le préférait au provençal de ses ancêtres, à l'anglais de sa meilleure amie et au bâlois de son mari, ce fut ma première langue. Parlée, s'entend, car jusqu'à dix-huit ans, incapable d'en écrire le moindre mot, j'étais la honte de ma classe, parmi les premiers en orthographe espagnole certes, mais le dernier en dictées de français, alors que je le parlais couramment. L'Alliance Française de Montevideo m'apprit non seulement à rédiger, mais me fit découvrir sa littérature: une révélation! D'utilitaire, elle devenait la médiation des pensées les plus riches et des plus belles inspirations. Dès lors, chansons, poésies et romans enchantèrent mon enfance.

Você fala Brasileiro ?
Voisin du puissant Brésil, notre petit Uruguay d'adoption faisait mine d'état croupion. Craignant l'invasion culturelle, commerciale ou guerrière, nous n'aimions pas ce peuple qu'on trouvait arrogant. Pour nous en moquer, nous reprenions le commentaire dont ils qualifiaient chacun de leurs exploits: «O mais potente du mundo». Leur équipe de foot, leurs carnavals, leurs pépées étaient les plus puissants du monde. Aujourd'hui c'est sans doute leur soja transgénique, leur déboisement, leurs agrocaburants et bientôt leurs jeux olympiques…

Fala Português ?
A peine débarqué dans le port de Lisbonne, je me suis aperçu que mes quelques notions de brésilien n'étaient d'aucune utilité. Les Portugais, sous la coupe du dictateur Salazar, faisaient en sorte qu'il nous fut impossible, car dangereux, de nous comprendre. Alors, en attendant un hypothétique train pour la Suisse, je rongeais mon frein à Cascais, à la Rua da Saudade. «Saudade», mot magique comme le spleen de Baudelaire. Ce «regret nostalgique» fut oublié lorsque la Révolution des œillets libérait les poésies de résistants, déserteurs et martyres des guerres coloniales et devinrent mes chansons préférées.

Parlez-vous le Suisse ?
Nein. Et bien qu'elle fût la langue de mon père, il s'en débarrassa définitivement tout comme du protestantisme, de la Cure familiale à Riehen, de l'héritage militaire, bancaire ou pharmaceutique, pour gagner le Midi. Puis, plus au sud, l'Uruguay, toujours en quête de soleil et de chaleur humaine, seule la Terre de Feu et un myélome pouvaient l'arrêter!

Parlate italiano ?
Malgré la dominante espagnole, langue de mon cœur, l'italien m'a envahi sans l'avoir jamais appris, parlé, ni lu. Il a surgi sur ma langue comme un bon goût de reviens-y. Je découvris plus tard que c'était la langue que parlait le couple de domestique de mes parents. Petit enfant, je m'y étais attaché faute de greffons familiaux. Et cette langue me revenait comme si elle me fut gravée à jamais. Je la parle mal, mais si je l'aime tant c'est que je n'ai pas eu à subir la verve d'un Duce et autres Legationnistes.

Do You Speak American ?
i No gracias! Déjà parce nous ne supportions pas qu'une nation s'approprie un Continent! Nous étions autant, même davantage, «américains» que les Yankees, massacreurs d'authentiques Américains. Mais pour les adolescents que nous étions alors, le déploiement ostentatoire de l'invasive armada d'Eisenhower dans la baie de Montevideo nous dégoûta définitivement de son langage. Mondialisée, cette langue devint effectivement celle officielle des prédateurs, marchands et publicitaires. Lorsque je lus Poe et entendis Chaplin, je compris que, comme les médailles, les langues ont deux faces, celle des nombres et celle, cachée, des visages.

La langue est une arme de conquête pour le meilleur et le pire. Offerte, elle enrichit nos cultures, imposée, elle les détruit. C'est ce qu'avait redouté le grand poète nicaraguayen Ruben Dario dans son poème «A Roosevelt»:

«Eres los Estados Unidos,
eres el futuro invasor
de la América ingenua que tiene sangre indígena,
Que aún reza Jesucristo y aún habla español»
 
Plus que par les armes, le «futur envahisseur» dominera en épuisant le sang indigène, en dénigrant sa spiritualité et en muselant sa langue vernaculaire. Qui donc chantait «Le poète a toujours raison»?



«Avant de maîtriser une langue, il faut la massacrer».
Proverbe italien



«Les limites de ma langue sont les limites de mon monde».
Ludwig Wittgenstein

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