Logo Journal L'Essor
2017 2016 2015 2014 2013 2012 2011 2010
2009 2008 2007 2006 et nos 100 ans d'archives !
Rechercher un seul mot dans les articles :
Index de l'annéeindex de ce numéro Article suivant Numéro suivant
Numéro précédent Article précédent

Février 2010 
La communication est un cas particulier du malentendu
Auteur : Andrée de la Brenassière

Un bus scolaire ramène chaque jour à leur domicile les écoliers qui habitent dans les fermes autour du village. Un jour, le chauffeur trouve sur son siège un billet avec le libellé suivant: «Tous les élèves ne rentreront pas à 16 heures». Pas de trajet à faire, se dit-il, et il vaque à d'autres tâches. A 17 heures, il rencontre par hasard une mère d'élève très fâchée: «Vous n'étiez pas là pour ramener les enfants comme d'habitude!»

Que signifie donc: « Tous les élèves ne rentreront pas à 16 heures » ?

En fait, il y a trois variantes:

La langue française pose problème: on ne peut pas dire «Pas tous les élèves prennent le bus». En allemand, on pourrait dire: «Nicht alle Schûler…». Ca aurait le mérite d'être clair, mais c'est interdit en français. Donc il aurait fallu trouver une formulation plus claire, par exemple:
« Les élèves ne rentreront pas tous à 16h »
ou: « sur 8 élèves, vous n'en aurez que 5 »
ou mieux: « Juliette, Corinne et David manqueront à l'appel à 16 heures, ils rentreront par leurs propres moyens »

Le locuteur a une idée dans la tête. Il va l'«habiller» dans une langue qu'il pratique plus ou moins bien, une langue qu'il choisit en fonction de son interlocuteur. Au moment de la formulation, il peut y avoir des distorsions, des pertes de sens. On ne peut utiliser que ce que la langue choisie offre. Essayez de dire «gemûtlich» en français; la langue française n'offre rien de comparable, d'équivalent à ce mot allemand. Au moment de la circulation des ondes, du bruit, de la parole, il peut y avoir un bruit perturbateur, un train qui passe, une mauvaise qualité de micro. Le récepteur va finalement entendre le message et le décoder dans sa tête. Il va le comprendre selon sa maîtrise de la langue utilisée et aussi selon l'humeur du moment. Exemple: si quelqu'un dit: «Juliette est bavarde», Juliette peut comprendre cela comme un compliment, une constatation ou une insulte…

« Claude invite Dominique aussi souvent que Camille ». Combien de significations à votre avis?

Dans un aéroport, on annonce que les passagers pour… doivent se rendre au hall d'embarquement «gate sixteen». Les Français se lèvent et annoncent: «On doit aller au gate 60». Bruits ambiants, inattention, difficulté de la langue anglaise parlée: Résultat = erreur.

Au bilan, on remarque que les sources d'erreur sont légion. Il est indiqué, et les pilotes s'entraînent à cela, de donner une quittance au locuteur initial. Imaginez une cuisine où Maman fait frire de la viande. Si le petit Nicolas demande à sa mère «Puis-je prendre ce livre?» et que la mère répond «Oui», il se peut qu'elle réponde oui à son mari qui lui demande au même moment si elle a déjà lu telle nouvelle dans le journal et que Nicolas considère ce oui comme la réponse à sa question à lui. Elle aura avantage à dire clairement à Nicolas: «Oui, bien sûr, tu peux prendre ce livre.» Imaginez un secrétaire qui note un numéro de téléphone: null zweiunddreissig achtundneunzig vierundfûnfzig vierzehn. Il aura avantage à donner quittance en répétant: null drei zwei neun acht fûnf vier eins vier. En français aussi, avec les quatre-vingt-cinq et soixante-quatorze, le même problème se pose. Si on vous donne un rendez-vous à huit heures et quart, il serait indiqué de confirmer en disant vingt heures quinze. Si votre interlocuteur veut vous voir au petit déjeuner avec café et croissants, il ne manquera pas de corriger en disant: «Non, huit heures du matin.» Il y a des rendez-vous à ne pas manquer…



La communication est un cas particulier du malentendu
Bourdieu
Espace réservé : Rédaction
© Journal L'Essor 1905-2017   |   Reproduction autorisée avec mention de la source et annonce à la Rédaction  |       Corrections ?