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Décembre 2009 
Où se loge ma créativité ?
Auteur : Mousse Boulanger


Afin de savoir précisément ce que signifie le mot créativité, ceci d'autant plus qu'il va s'agir de définir la mienne! j'ai ouvert un dictionnaire. Donc, le Grand Larousse en cinq volumes proclame :


créativité: capacité, faculté d'invention. d'imagination; pouvoir créateur. Il ajoute: esprit créateur.

Bon ! me voilà cadrée, définie, classée dans un casier : je suis une personne avec une capacité de création, d'imagination. Et dire que sur mon carnet scolaire mes parents lisaient fréquemment: «enfant d'une vive intelligence, malheureusement souvent perdue dans des rêveries qui lui font manquer une partie des leçons». Diable! C'était la vérité et je m'y complaisais. Mes parents tentaient bien de m'expliquer ce que signifie le mot «concentration». Je faisais semblant de comprendre, je promettais de redescendre sur terre, mais quand je voyais mon père rêver dans le jardin, sous la pluie, l'eau dégoulinant de la visière de sa casquette sur sa cigarette ou ma mère porter une soucoupe de lait à la couleuvre qui avait élu domicile sous les feuilles de rhubarbe, la concentration prônée pour mon bien détalait à toutes jambes et je recommençais à vivre des drames inventés qui poussaient les larmes au bord de mes cils, ou des fêtes à flonflons, des mariages de princesses, des voyages en tapis volants et surtout des jeux de langage qui m'emportaient dans des situations où la logique n'avait plus droit de cité.

Je pouvais répéter un mot pendant des heures jusqu'à ce qu'il n'ait plus aucune signification, seulement des sons. Je me souviens du mot «cheval» qui à force de tourner en rond dans ma bouche devenait: «ce val» là où galope le cheval. Du mot galope surgissait le «gars» et hop il monte sur le cheval, la bête. Voilà que j'ai le mot «mont» sorti de monte et la baie née de la bête. Je plaçais et déplaçais ces mots exactement comme l'enfant le fait avec des plots de couleurs lorsqu'il construit des châteaux ou les maisons de ses rêves. J'étais le gars qui galope dans ce val, jusqu'au mont, dégustant des baies sauvages avant de rejoindre l'eau de la baie! Bien sûr qu'arrivée là je partais en bateau vers des îles d'où jamais la maîtresse ne pouvait me faire revenir.

J'ignorais totalement le mot «créativité», je rêvais, je bâtissais des mondes qui me rendaient heureuse et jamais je ne me suis demandée d'où cela provenait, où et comment mes divagations naissaient. Elles arrivaient dans ma tête, sans que je les sollicitent, par hasard, en plein milieu d'une explication magistrale de l'enseignante, au début comme à la fin d'un repas, dans une discussion, suggérées par un geste, un mot, un regard, un bruit, un silence, tout simplement, quelque chose qui passait, qui passe encore et toujours dans ma vie.

C'est vers l'adolescence que l'envie m'est venue de garder ces instants magiques, de pouvoir les revivre, les prolonger, leur donner une réalité. L'écriture était née en même temps qu'une frénésie de lecture. Je découvrais dans les livres que d'autres personnes étaient frappées de la même maladie que moi, qu'elles se perdaient dans des mondes imaginaires, qu'elles les écrivaient pour les partager afin que d'autres humains décollent du quotidien, s'envolent dans ces rêveries qui m'empêchaient de maîtriser les règles de trois !

Il m'a fallu beaucoup de temps avant d'oser montrer mes écrits chez moi, à mes amis. C'est un professeur de l'Ecole secondaire de Porrentruy où j'étais une élève moyenne, qui m'a, le premier, encouragée en lisant à toute la classe, ma rédaction sur le thème: « Il neige des pétales ».

La vie – ou est-ce le destin ? – a fait de moi: une écrivaine.

Avec l'âge, il m'arrive d'avoir peur de perdre ces visites de l'imaginaire, ces envols dans une autre réalité que celle qui me conduit au super-marché, au dentiste ou chez le coiffeur. Je me rassure quand, au milieu de la nuit, un réveil inexpliqué, tire ma main vers le stylo et le carnet (pas celui du lait!) qui récolte ces images, ces pensées, ces idées, ces… – je ne sais pas comment les appeler – et qui, au matin, m'entraîne devant ma table pour repartir vers d'autres histoires, autres poèmes, autres rêveries. J'ai ainsi participé à la naissance de nouvelles, contes, légendes, récits, romans, essais, dont le dernier manuscrit, le seizième, attend un éditeur, et déjà je brûle d' entamer le suivant. Merci à la fée bavarde qui s'est penchée sur mon berceau, touchant de sa baguette le coin du cerveau où se loge l'imagination.



 
« De toutes les écoles de la patience et de la lucidité, la création est la plus efficace. Elle est aussi le bouleversant témoignage de la seule dignité de l'homme, la révolte tenace contre sa condition, la persévérance dans un effort tenu pour stérile ».
Albert Camus, Le Mythe de Sysiphe

 

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