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Juin 2008 
Armée: il est illusoire de prôner un modèle alternatif
Auteur : Hans-Peter Renk

Dans son numéro de février 2008, l’Essor publie un débat (1) sur le thème du pacifisme et de la non-violence entre Georges Tafelmacher (ci-après GT) et Pierre Jeanneret (ci-après PJ). Qu’il me soit permis d’y apporter quelques réserves et critiques.

L’expérience historique montre effectivement qu’une situation de violence prolongée (la guerre de 100 ans entre la France et l’Angleterre, aux 14-15e siècles, les guerres de religion dans la seconde moitié du 16e siècle en France; ou pour prendre des exemples plus récents, les 60 ans de «violencia» en Colombie, l’Irlande ou Euzkadi) laisse des traces dans les sociétés et chez les individus qui composent ces sociétés. Elle affecte aussi bien les sociétés qui vivent cette violence que les projets politiques émancipateurs – les partisans du despotisme (2) n’ayant, eux, aucun problème de conscience, car la force brute est leur «ultima ratio».

Or, la violence n’est pas le premier choix spontané d’une société, d’une nation, d’une classe ou d’un genre opprimés: avant la révolte des «Camisards» cévenols contre le bigot couronné Louis XIV, à la fin du 17e siècle, les protestants français avaient enduré durant plusieurs décennies l’application de plus en plus restrictive de l’Edit de Nantes (promulgué par Henri IV en 1598, abrogé par Louis XIV en 1685), l’interdiction du culte, l’interdiction de l’immigration, les «dragonnades» (3), et les galères royales.

Puisque la Colombie fait présentement la une des médias, une citation de feu Manuel Pérez, prêtre espagnol devenu commandant en chef de l’ELN (l’un des 2 mouvements guérilleros en activité): «En Colombie, il est plus facile de créer une guérilla qu’un syndicat» (4).

Si GT a raison de dénoncer l’inutilité de l’armée suisse, ses raisons ne sont pas forcément toutes miennes: ainsi, son bilan négatif de «l’énorme effort militaire des Américains et de l’armée rouge pour écraser le nazisme». Outre que les USA et l’URSS n’avaient pas forcément des motivations très altruistes, une victoire du nazisme eût rendu impossible le présent débat – sans même parler de la publication de l’Essor et d’un certain nombre d’autres revues et ouvrages… (5).

« À bas l’armée au service du capital ».
Vieille consigne qui n’a pas pris une ride en un siècle

Est-ce à dire que l’argumentation de PJ répond de manière crédible à GT? Je ne le pense pas. PJ prône «une défense nationale populaire, aux structures démocratiques, indépendante des alliances politico-militaires telles l’OTAN». A l’instar du socialiste français Jean Jaurès (1859-1914), PJ nourrit beaucoup d’illusions sur la nature intrinsèquement démocratique de l’armée de milices (6). Les vieilles générations militantes – libertaires de la Fédération jurassienne ou socialistes (Robert Grimm, Paul Graber) – n’en avaient alors aucune: la presse socialiste («Die Tagwacht», «La Sentinelle») dénonçait le drill à la prussienne, les officiers incapables et/ou brutaux, les conditions de vie déplorables des recrues.

Avant de se «respectabiliser» en acceptant une armée dirigée par un corps d’officiers réactionnaires, le PSS avait lancé en 1916 une initiative pour abolir la justice militaire. Dans sa «jeunesse folle» (François Villon) des années 1917-1918, Walther Bringolf – devenu respectable notable social-démocrate à Schaffhouse – avait animé des comités de soldats, pour s’opposer à une hiérarchie militaire, prompte à cirer les pompes de l’empereur allemand Guillaume II… (7).

PJ ne dit mot quant à la nature de l’armée suisse «réellement existante»: liée à l’OTAN, cette armée a une longue histoire d’interventions contre les mouvements sociaux – comme lors de la grève générale de novembre 1918 (8). Quant à son rôle dissuasif durant la Deuxième Guerre mondiale, les recherches historiques récentes y ont mis de sérieux bémols (9).

Par conséquent, en ce début de 21ème siècle, il est illusoire de prôner un «modèle alternatif», auquel la hiérarchie militaire et la droite ne s’intéressent pas. La conséquence de la désaffection envers cette armée, qui n’est plus «l’école de la nation», c’est l’orientation toujours plus nette vers une armée de métier, dont on sait qu’elle est encore moins perméable aux arguments de la société civile que l’ancien modèle en voie de perdition.


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