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Avril 2007 
Où est passé l’« idiot du village »?
Auteur : Edith Samba

Au nom de la performance et de la compétitivité, il ne semble plus envisageable de respirer en dehors du courant, que dis-je, de l'ouragan de la «libre» concurrence de tous contre tous. Dans les entreprises depuis longtemps, et maintenant dans les services publics, un responsable de RH (ressources humaines) ne va plus s'encombrer d'employés fragiles. Chacun se doit d'être performant, de plus en plus performant même. La cadence quotidienne, l'addition des objectifs, des charges et de leurs contrôles n'arrêtent plus d'augmenter. Prévue seulement pour «optimiser» les performances financières, cette hausse du niveau d'exigences et de polyvalence, dans sa course folle, fait immanquablement apparaître de nouvelles faiblesses, aussi bien chez les collaborateurs que dans les conditions de sécurité. Maintenant qu'on a chronométré chaque geste de la toilette d'un grabataire, qu'on peut suivre tous les mouvements de son personnel, calculer le coût et la rentabilité de chaque minute travaillée, l'employeur a tous les outils pour éjecter et culpabiliser, de surcroît, la «mauvaise graisse».

Si le traumatisme d'une mise au chômage peine encore à être reconnu dans tous ses aspects, familiaux, psychologiques et financiers, les souffrances de ceux qui s'accrochent aux barreaux de leur usine à gaz, pour ne pas tomber dans l'ornière de l'exclusion, sont totalement passées sous silence. Notre société, devenue schizophrène et donc psychogène, soumet la grande majorité au chantage du marché: le travail à la fois comme principal mode de reconnaissance sociale et objet de torture.

Les dogmes de la liberté du commerce, instaurant le chantage à la délocalisation des emplois, s'impose aussi au niveau politique. Le manque total de résistance de nos instances gouvernementales voudrait laisser entendre qu'il n'y a pas d'autres alternatives. A ce propos, il est extrêmement grave, et révélateur, que nos autorités confédérales aient aussi lâchement abandonné, il y a peu, les protections spécifiques accordées aux jeunes qui entrent dans le monde professionnel. Aujourd'hui, c'est au tour de ceux de plus de 50 ans. Bel exemple de sabotage des conditions générales du travail et un signe supplémentaire de la perte de contacts avec la réalité du terrain et du manque de courage de nos élus.

Quand on connaît l'augmentation des problèmes de santé publique que provoque le monde du travail et sa médiocre prise en charge par la collectivité, on n'a pas besoin d'être grand clerc pour voir où est caché l'exclu, l'«idiot du village»: il est juste à côté, rendu transparent par le sentiment d'échec et de honte. Et pour cause, les entreprises, les services publics, la société en général n'ont plus de rôle à lui proposer…

Aussi, si nous commencions par changer notre regard sur lui, en pensant à toutes ses qualités, ses compétences négligées ou perdues, au lieu de n'y voir qu'abus et paresse. Pourquoi ne pas imaginer un système qui permettrait de repourvoir en présences humaines tous les trous de déshumanisation, créés par la logique économique? Partout manquent des structures d'accompagnement, de médiation, de protection, de prévention qui pourraient huiler les rouages du quotidien de chacun. Continuons d'imaginer qu'au travers d'une économie locale parallèle, indépendante du circuit dominant, une région, une collectivité s'organise pour offrir des opportunités d'intégration aux exclus et augmente ainsi la qualité de vie de l'ensemble.

D'autre part, poussons à la roue pour que se manifeste enfin une réelle volonté politique de mieux faire respecter le Code du travail, que celui-ci soit adapté aux changements de contextes, de s'assurer que l'ensemble des entreprises aménagent des conditions de travail équilibrées, forment régulièrement leur personnel à la sécurité et que les assurances assument honnêtement leurs responsabilités. La médiation syndicale devrait être généralisée, mieux préparée aux mécanismes de la logique néocapitaliste. De nouvelles formes de luttes ne seraient pas un luxe. Rêvons enfin à la création d'une force sociétale supplémentaire, indépendante de la politique et de l'économie, tiers neutre, porteuse de la voix des sans-voix, qui puisse faire véritablement contrepoids au niveau local, national et international. Parce qu'il n'y a pas de doute: la solidarité s'impose d'autant plus que nous sommes tous des «idiots» potentiels… ou avérés.

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