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Avril 2006 
Est-il possible d’arrêter la fuite en avant actuelle ?
Auteur : Pierre Lehmann

Depuis le temps que l’on répète que notre monde est fini et que l’on continue néanmoins à promouvoir la croissance économique, on peut se demander si l’humanité n’est pas devenue schizophrène. Bien qu’il y ait des associations et quelques rares journaux comme «La Décroissance» et «Le Monde Diplomatique» qui se permettent de remettre la croissance économique en question, l’essentiel des médias et tout particulièrement la télévision et la radio continuent imperturbablement à prêcher le dogme de la prospérité par la croissance économique.

Chefs d’Etat et patrons de l’économie ne jurent que par l’accélération de cette croissance, tout en agitant le hochet du développement durable pour faire croire qu’ils se soucient de la nature et de l’humanité. Mais ils ne font en tout cas rien pour freiner la mainmise des grandes compagnies sur la planète ni pour freiner l’augmentation du chiffre d’affaires de ces compagnies, augmentation qui est probablement le meilleur indicateur du délabrement accéléré de la biosphère et des conditions sociales.

Activités condamnées à disparaître

Dans un monde fini, la survie à long terme impose le fonctionnement en cycles fermés tel qu’il se produit dans la nature. Cela signifie en particulier qu’il faudra impérativement cesser des activités pourtant considérées indispensables aujourd’hui comme l’exploitation des agents énergétiques non renouvelables (pétrole, gaz naturel, nucléaire, charbon), l’agrochimie, la pétrochimie, l’industrie pharmaceutique, le bétonnage du pays et j’en passe. Cela signifie aussi la fin du tourisme de masse basé sur l’avion et la voiture, et d’une bonne partie de l’hôtellerie qui en dépend. Bref, les activités humaines qui constituent de loin la plus grande partie du produit intérieur brut des nations sont condamnées à disparaître et avec elles le système économique aberrant qui domine le monde aujourd’hui.

Les implications d’un tel bouleversement pendant la première guerre mondiale «quelques douzaines d’aristocrates ont envoyé huit millions d’hommes mourir au nom de la nation». Il faut, selon lui, une gouvernance globale pour «transférer la richesse depuis les nations riches vers les pauvres, taxer les riches mobiles et leur argent toujours plus mobile, surveiller les navires chargés de déchets toxiques, maintenir l’interdiction des mines antipersonnelles, prévenir l’utilisation des armes nucléaires…».

sont presque inimaginables et c’est probablement pourquoi les pouvoirs politiques et économiques ne veulent pas en entendre parler. Ils sont condamnés à la politique de l’autruche et la fuite en avant. Alors que faire?

Il y a, me semble-t-il, deux options possibles. Il s’agit en fait plutôt de visions car l’une et l’autre tiennent de l’utopie. La première veut résoudre les problèmes par une «mondialisation démocratique et juste». La deuxième envisage un morcellement de l’humanité en une mosaïque de petites sociétés autonomes.

La première de ces visions est défendue par George Monbiot, altermondialiste réputé (La Revue Durable No 14, février-mars 2005). Il propose d’instaurer:

Des instances supranationales?

On peut imaginer que si ces structures sont effectivement mises en place et fonctionnent, l’humanité serait un peu mieux à même d’affronter les échéances évoquées plus haut. Cela implique cependant une délégation de pouvoir à des instances supranationales forcément éloignées des citoyens. George Monbiot admet pourtant que la loyauté des êtres humains envers une communauté de plus en plus grande – passant du clan à la tribu puis à la nation – a des inconvénients.

Il constate par exemple que pendant la première guerre mondiale «quelques douzaines d’aristocrates ont envoyé huit millions d’hommes mourir au nom de la nation». Il faut, selon lui, une gouvernance globale pour «transférer la richesse depuis les nations riches vers les pauvres, taxer les riches mobiles et leur argent toujours plus mobile, surveiller les navires chargés de déchets toxiques, maintenir l’interdiction des mines antipersonnelles, prévenir l’utilisation des armes nucléaires…».

Dans la mesure où nous devenons des citoyens du monde, les frontières n’auront plus de sens et il n’y aurait plus de raison de s’opposer les uns aux autres. Cela nous obligerait à reconnaître l’irrationalité des loyautés qui nous divisent et pour la première fois dans l’histoire nous nous verrons comme une espèce. Les problèmes doivent donc être résolus en soumettant tout le monde au même pouvoir.

Pour Monbiot, le pouvoir est consubstantiel à la société humaine et toute la question est de savoir «comment le faible peut reprendre ce pouvoir et l’obliger à rendre des comptes ». Il dénonce les turpitudes du FMI, de l’OMC et de la Banque Mondiale et conclut que la mondialisation n’est pas le problème, mais que le problème est de libérer la mondialisation des accords et des institutions que les agents économiques et les États-nations ont su négocier.

Quand le système économique s’effondrera…

Mon impression est que Monbiot oublie que les échéances les plus contraignantes ne sont pas à la portée du pouvoir, fût-il mondial. Il semble admettre que le monde restera en gros ce qu’il est avec ses banques, ses supermarchés, son trafic aérien et ses millions de voitures et de camions. Il ne semble pas se demander comment le système économique mondial va fonctionner quand il n’y aura plus de pétrole. Il n’évoque pas l’avènement pourtant inéluctable d’un monde sans avions, sans satellites, sans tourisme de masse.

Comment le pouvoir mondial, même démocratique, gérera-t-il la société lorsque les plus gros employeurs auront disparus? Que feront tous ces humains lorsqu’il n’y aura plus, ou seulement très peu d’emplois dans le secondaire ou le tertiaire? Et comment pourra-t-on gérer la production et la distribution de nourriture à dix milliards d’êtres humains en bonne partie agglutinés dans des mégalopoles? Et comment fera-t-on pour que ces milliards d’humains – probablement en bonne partie affamés – se conforment aux recommandations du pouvoir mondial? Et que faire quand le système économique s’effondrera et que l’argent ne vaudra plus rien?

Pour ma part, je ne crois pas que le pouvoir soit un moyen valable pour organiser les sociétés humaines et ceci d’autant moins que les sociétés sont grandes. Tout pouvoir central a besoin de relais sur le terrain et de moyens de contrainte. L’émergence de potentats locaux ou régionaux me semble difficile à éviter et que pourra faire le parlement mondial pour les mettre au pas. Même avec une organisation de type «servoglobe » (voir: Sigmund Kvaloy, «Gaia versus Servoglobe», présentation à la réunion Ecoropa de novembre 2003), un pouvoir mondial ne pourra pas tout contrôler. L’ONU n’a pas pu empêcher M. Bush de détruire l’Afghanistan et l’Irak et qui peut croire que ce criminel renoncera à détruire le monde pour que les Américains aient suffisamment de pétrole?

Une mosaïque de petites sociétés

Ma vision est à l’opposé de celle de Monbiot. D’une part il me semble peu probable que les Etats soient un jour d’accord d’abandonner une partie de leur pouvoir à un parlement mondial et d’autre part que ces Etats renoncent de leur plein gré à la croissance économique. À ce stade tout laisse à penser que rien ne peut arrêter la fuite en avant actuelle si ce n’est l’effondrement du système économique mondialisé lui-même.

Ce qui se passera après n’est guère prévisible, mais on peut penser que le réflexe de survie fera que les gens s’entraideront pour se procurer les nécessités premières, à savoir la joie de vivre, l’eau, la nourriture, l’habillement, le toit sur la tête. On serait alors revenu d’une certaine manière à des sociétés de subsistance. La question se pose donc de savoir s’il ne serait pas plus raisonnable d’envisager, au lieu d’une gouvernance mondiale de l’ensemble de l’humanité, une mosaïque de petites sociétés autonomes capables de se suffire à elles-mêmes et vivant, si possible, en bonne harmonie avec leurs voisines.

Déjà aujourd’hui des groupes s’arrangent pour se débarrasser de la tutelle du pouvoir et le tenir à distance. L’émergence de relativement petites sociétés autonomes ne peut guère être que le fait des gens euxmêmes. Les injustices croissantes et la paupérisation généralisée qu’entraîne la mondialisation actuelle est en passe de créer un bouillonnement sous-jacent qui peut s’amplifier au point que la marmite explose et que les gens décident de se réapproprier leur destin. L’amorce d’un tel phénomène s’est produit il n’y a pas si longtemps en Argentine.

Des initiatives à l’échelle de la communauté

Il me semble que les problèmes importants auxquels est confrontée l’humanité ne peuvent être résolus que localement. De ce point de vue, l’attribution du prix Nobel à Wangari Maathai – la femme qui a planté des arbres – est intéressante car elle récompense une démarche qui montre que des initiatives prises à l’échelle de la communauté peuvent avoir des répercussions positives à une échelle beaucoup plus grande et changer les conditions de vie de tout un peuple (voir: The Ecologist vol. 35, No 2). Les pouvoirs lointains ne peuvent guère que compliquer, voire détruire la vie de collectivités. La mer Aral se meurt à cause de décisions stupides prises par des technocrates à Moscou et les grands barrages qui détruisent des vallées entières et réduisent leurs habitants à la misère sont dus aux rêves de développement de politiciens lointains et n’auraient jamais vu le jour si on avait consulté les populations concernées.

La vie est infiniment complexe et cette complexité – ou biodiversité – est indispensable à son maintien. Le pouvoir est nécessairement simplificateur, sans quoi il serait incapable de prendre des décisions. Le côté destructeur du pouvoir est dû en bonne partie à ce besoin de simplification. Une mosaïque de petites sociétés avec des cultures, des traditions et des économies de proximité diverses adaptées aux conditions de vie de la région qu’elles habitent, est mieux adaptée à la planète vivante Terre (Gaïa) qu’une humanité mondialisée dans laquelle chacun est censé avoir les mêmes aspirations. Tout le discours sur les bienfaits du développement est vicié à la base. Et on voudrait rendre ce développement durable – Dieu ait pitié de nous.

«Sous le masque du développement, partout dans le monde une guerre a été menée contre la paix populaire» (Ivan Illich, «Pour un découplage de la paix et du développement», dans «Dans le miroir du passé», Descartes & Cie, 1994).

Y a-t-il une méthode pour revenir à des sociétés de subsistance? Je n’en vois point. Mais en attendant l’effondrement du système économique on peut au moins rechercher l’autonomie et l’entraide au niveau local ou régional de manière à ne pas être trop dépourvu lorsqu’il faudra de nouveau mettre la main à la pâte pour se procurer les nécessités fondamentales.

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